Fondation de l’Abbaye de Longeville #2

Chroniques générales de l’Ordre publié en 1666 Antonio de Yepes Addition du traducteur Fondation de l’Abbaye de Longeville

An de J. Ch. 587, An de S. Benoist  107
Nous avons en cette mesme année la fondation de l’Abbaye de Longeville, autrement dite des Glandieres au Diocèse de Metz , & a six lieuës de la mesme Ville par Arnoald ou Anchises, surnommé Bugise, fils du Duc Angelbert le Senateur, & de Blietilde fille de Clotaire premier du nom Roy des François. Ce bon Prince qui succéda à son pere ez pays de Mozellane, & Marquisat du saint Empire sur l’Escaut en la deuxiéme Aquitaine, environ l’an du Sauveur cinq cens soixante & seize  fut orné de toutes les belles qualitez qu’on pouvoit désirer au gouvernement d’un Estat, grandement addonné à la vertu & à la piété. Sigisbert premier Roy d’Austrasie , aiant imploré son secours contre les Saxons , qui ravageoient son Royaume, il mit une armée sur pied pour le défendre & estant assisté d’Ennius Murnole Comte d’Auxerre, il dompta cette nation feroce, & la mit en déroute & en pièces dans les champs de Treves. Du depuis encore aiant esté prié par Childebert aussi Roy d’Austrasie de passer les monts avec luy & de joindre son armée à la sienne, il combattit & serra de si prés Antoine Roy des Lombards, qu’il le contraignit de se soumettre & obéir au mesme Childebert. Quelque temps aprés il moyenna heureusement la paix entre les Roys de la Monarchie Françoise, Chilperic de Paris, Gontran de Bourgongne Childebert d’Austrasie, Brunehaud & Fredegonde. Cela ſait le pieux Prince s’addonna entièrement à toutes les œuvres de pieté , fondant & consacrant à l’honneur de Dieu & des Saints un grand nombre d’Eglises somptueuses & magnifiques, & entre les autres celle de Longeville, avec un Monastère sous l’invocation du glorieux saint Martin Evesque de Tours, lequel il dota richement aprés qu’il ut achevé de bastir en l’année présente, pour un bon nombre de Religieux de saint Benoist & où l’an trente-deuxiéme de son règne qui, fut de l’incarnation du Sauveur l’an six cent & un, aiant pris l’habit de Moine avec un mespris merveilleux des grandeurs & vanitez du monde & persévéré huit ans & plus en toute sainteté en cette profession, il trespassa & ſut inhumé devant le maistre Autel. Il eut de son espouse Ode, fille de Gonze Roy dc Suaube,.beaucoup d’enſans, lesquels estants prévenus d’une grace particulière de Dieu, furent presque tous des Saints canonisez par l’Eglise, à savoir saint Arnoul, qui succéda premièrement à ses Estats, & aprés fut Evesque de Metz, Modoald Archevesque de Treves, saint Waudelin & saint Bazin Religieux, Brunulphe Comte, Gonza espouse de Gervin, fils du Roy Dagobert, Ode Religieuse avec sa mère, Ide espouse de Pepin, Duc de Brabant, Severa & Aſra aussi Religieuses à nostre-Dame de Treves de maniere qu’on peut surnommer la genealogie d’Arnoald la race des puissans Rois & l’extraction de la vertu, aiant eu pour ses père & ayeuls , un Angelbert Duc de Mozellane ou de Lorraine, Wambert premier du nom aussi Duc de Mozellane, Ardene & Alsace, Alberic ou Aubron Roy de la France Orientale, Clodion le Chevelu Roy des François Orientaux & Occidentaux, & finalement Pharamond, premier Roy de cette illustre Monarchie & pour ses descendants les Monarques les plus religieux & recommendables en piété de l’Europe. On trouve que ce grand Prince avec son espouse portoicnt pour leurs armes de Gueule à une Croix d’argent , & sur le tout une escarboucle pommettée, floronnée & percée d’or. Voila ce qui nous est resté de connaissance de la fondation de cette noble Abbaye, une des plus considérables de toute la Province, les guerres,les incendies & les malheurs presque continuels des siècles, aiant effacé la mémoire des choses dignes de remarques seulement en reste-t’il une de quelques Abbez qui en ont tenu le gouvernement, qui sont ceux qui suivent.

Le premier saint Digne, Le second saint Oudon.

Le troisième saint Arnoald fondateur du Monastere ,lequel en aiant jetté les premiers fondemens en l’an cinq cens quatre-vingt deux, acheva de le bastir cinq ans aprés & depuis y ayant pris l’habit de Moine, y fut eleu Abbé, & mourut saintement en cette qualité huit ans aprés. Nous lisons dans certains privilèges des Evesques de Metz & encore plus clairement dans le contenu de la charte de l’Empereur Sigismond, qui ordonne le restablissement de la ville de Grundestat au Palatinat, que desia ladite ville avoit esté donnée au Monastere de saint Martin de. Longeville, dez le temps de saint Digne Abbé, par l’Empereur Louys le Debonnaire et dans le recueil de l’histoire de la fondation de cette Abbaye, on lit que le mesme saint Arnoald, fut enterré au mesme endroit, où desia le corps de saint Oudon estoit en repos, eodem loco sepultur cum sancto Vudone quiescit. Sans doute ce grand mespriseur des vanitez du monde, qui voulut estre le disciple dudit saint Oudon, auparavant que de prendre le gouvernement du Monastere, demanda avec humilité de reposer en la compagnie de celuy qui avoit esté son maiſtre en la vie spirituelle. Quant aux Reliques & precieux ossemens de ces trois glorieux Confesseurs, on n’a pû encore jusqu’à nos jours les découvrir sous les ruines & demolitions d’une Eglise tant de fois ruinée par terre; seulement on tient communément qu’ils ont esté transportez de l’ancienne Eglise en celle que nous voyons a présent & fait reposer sous ou prés le grand Autel, ou depuis ils ont este tousiours honorez & reverez singulièrement. On croit aussi que ces trois Favoris de Dieu estoient proches parens & issus de sang roial , ce qui rend leur mespris du monde, & grande humilité encore plus recommendable. Et quant à saint Arnoald duquel on célèbre la feste comme des deux autres ſub ritu duplici, suivant les anciens Breviaires & la constitution faite en un Chapitre général de la Congregation de saint Vanne & de saint Hidulphe tenu à Saimmiel en mil six cens quarante & un, non content d’avoir richement fondé l’Abbaye de saint Martin des Glandieres, il fit aussi bastir l’Eglise & le monastere consacré au mesme Saint aux pieds du mont saint Quentin devant Metz, lequel a depuis esté ruiné & converty en l’Eglise Primatiale de Nancy. Sans doute les Abbez successeurs de ces trois dignes Prelats & les Moines qui furent aussi instruits en leur escole, ont esté des excellens hommes; puisque nous apprenons de l’Ecclesiastique, que secundum ludicem populi sic ó ministri ejus o qualis rector civitatis, tales o inhabitantes in ea mais nous n’en avons qu’une légère connoissance, encore de ceux la seulement, qui ont gouverné l’Abbaye, depuis l’an onze cent vingt & un, qui sont les suivans.

Dom Richíſe Abbé en onze cent vïngt & un.
Holmar, en onze cens soixante trois.
Godefroy , en douze cens quatre-vingt un.
Walter , en douze cens quatre-vingt dix-neuf.
Sebastien , en mil trois cens vingt-six.
Theodoric de Menge, en mil trois cens vingt-huit
Nicolas de Prynero , en mil trois cens quarante sept.
Isembard de Manga , en mil trois cens cinquante deux.
Pierre de Motta, en mil quatre cens vingt-cinq. Celuy-cy fut un des plus signalez personnages de son temps & duquel l’Abbaye de Longeville est plus obligée d’honorer la mémoire, que d’aucun autre Abbé, excepté les trois premiers fondateurs, ayant esté celuy qui la répara entièrement, suivant le tesmoignage de deux inscriptions gravées dans le cloistre sur deux piliers bouttans, en ces termes. Anno Domini milleſimo quadringentefimo vigeſîmo septimo, secunda die menfis Aprilis, prafuns novus ambitus fundatus erat, difponente Domino Petro de Motta abbate hujus loci, anno creationis fua tertio, ce qui est de mesme declaré en l’autre inscription. Mais outre ces deux monumens qui ne font foy que de la réparation du cloistre , nous avons des tesmoignages certains par tous les endroits de l’Eglise, que ce fut le mesme Abbé, qui fit aussi réparer la susdite Eglise, ses armes se voyans gravées de tous costez & luy mesme représenté au naturel, portant un froc en forme de Chasuble. Nous savons aussi par les tombeaux & autres monumens qui sont restez jusqu’à nos jours, que l’Eglise que nous voyons a présent bastie depuis la reforme introduite en ce lieu dez le commencement du siecle, a esté construite sur les fondemens de l’ancienne, laquelle estoit plus estenduë, plus spacieuse, & ornée d’un plus grand nombre de Chappelles. Ce qui nous fait certainement juger, que depuis .la première Eglise consacrée au glorieux saint Martin par le Prince & Abbé saint Arnoald au dessus de celle de présent, suivant l’ancienne tradition, on en a construit & rebasty plusieurs autres, que les guerres ont tousiours miserablement ruiné par terre, sans espargner mesme celle que l’on void aujourd’huy ,laquelle ,fut bruslée pour la seconde fois il y a cent ans ou environ par les trouppes du Marquis de Brandebourg, & du Comte d’Anlhalt, en sorte qu’il n’est plus resté que quelques piliers de la neffe à demy calcinés & un chœur sans voute, où l’on célèbre les divins Offices de jour & de nuit. Quant au surplus ce bon Abbé Pierre de Motta acheva enfin heureusement ses jours  en mil quatre cens quarante, aprés avoir tenu le gouvernement de l’Abbaye l’espace de quinze ans laissant un successeur qui fut très peu heureux en sa conduitte , en ses entreprises & en tous les evenemens des temps.
Albert Abbé en mil quatre cens cinquante ſept.
Philippe, en l’an mil quatre cent soixante & dix-neuf.
Iean de Luxembourg, en mil cinq cent dix-sept.
Gaspar Ioannis, en mil cinq cent vingt-un.
Nicolas Prevoſt , en mil cinq cent trente neuf
Sebastien Tarneu, en mil cinq cent quarante six.
Nicolas Pierrot, en mil cinq cent soixante quatre.
Iean Claudot, en mil cinq cent soixante-dix-sept.
Iean Sebricq , en mil cinq cent soixante-dix-huit.
Ces derniers Abbez ont esté des vrais dilapidateurs, lesquels ont beaucoup engagez les biens & revenus du Monastere.

Claude Eliphe, en mil cinq cent quatre-vingt deux. Cet Abbé mourut & fut inhumé à .Moienmoustier, où, le Cardinal de Lorraine Legat à later du saint Siege le relegua, en suitte d’un acte de visite. faicte par Dom lean Sellier Abbé de Bouzonville, le quatorzième de May mil cinq cent quatrevingt & seize, aiant esté condamné auparavant de faire construire les chaires du chœur qui ſont auiourd’huy.

François Thiery de Mognoncourt substitué en la place de Claude Eliphius, personnage orné de qualitez excellentes, & de grande réputation partout le pays, auquel la Congregation de saint Vanne & de saint Hydulphe est très redevable, pour avoir introduit la reforme en son Abbaie dez la première année de son establissement, favorisé & honnoré toute sa vie les Peres de la mesme Congregation, depuis lequel temps l’observance religieuse a tousiours demeuré en vigueur, nonobstant les malheurs des temps, la violence des guerres, les ravages des Suedois & autres ennemis de l’Eglise en divers temps & toutes les calamitez publiques qui l’ont quelquefois réduit aux derniers abois & extremitez.

Estienne de Henin (dit de sainte Catherine) ſils de Steff de Henin, ce signalé capitaine qui suivit Henry III. Roy de France en sa retraite de Pologne où il avoit esté couronné Roy, pour venir prendre en main les resnes du gouvernement de la Monarchie francoise, qui luy appartenait de droit naturel & par titre de succession. Il estoit neveu de François Thiery & comme luy orné de très belles qualitez ,lequel se retira auprés de son Prince au commencement des guerres contre la couronne d’Espagne.

Dom Dieudonne Clement Religieux de la reforme de la Congregation de saint Vanne & saint Hydulphe, lequel par un commun suffrage fut eleu Abbé de Longeville pour son merite & sa vertu. Aprés quelques années de gouvernement, s’estant demis de l’Abbaie pour mieux vacquer à luy mesme, fut substitué en son lieu.

Dom Anselme de Vvatrombois aussi par un commun suffrage a cause de ses bonnes qualitez. Ces deux derniers Abbez estans encore en vie, je ne peux pas parler de l’un & de l’autre avec plus d’estendue.

Quant aux Reliques & precieux deposts qu’on révère en ce Monastère ,les plus considérables sont quelques petits ossements du corps de saint Martin son glorieux Patron, & une grande partie du chef de saint Grand Eveſque d’Agnanie 8c martir, lequel on tient avoir esté apporté en ce lieu par un Evesque de Metz, encore qu’on ne sçache point d’où il le tira. C’est une tradition constante que ce Saint a fait en tout temps des signalez miracles, pour lesquels il fut expressément commandé de célébrer sa feste le 19 iôurt du mois d’Aoust & mesme le Pape Boniface Vlll fit expédier une Bulle en datte de l’an 1296 signée de vingt-six tant Archevesques qu’Evesques, par laquelle il accorde de grandes indulgences à l’Eglise du Monastère de saint Martin des Glandieres, aſin de favoriser la devotion des peuples envers saint Grand, laquelle a continuée depuis ce temps, ainsi que les chaisnes & les fers attachez à son Autel, qui est aussi celuy de saint Benoist & de sainte Scholastique , en rendent tesmoignage ll faut encore adjouster à cela, qu’il y avoit anciennement un puits dans la Chapelle dediée audit Saint, dans lequel on baignoit & exorcisoit les demoniacles, lesquels presque tousiours estoient delivrez par ses intercessions, On dit aussi qu’il y avoit en la mesme Egliſe & dans la mesme Chapelle une image miraculeuse de Nostre-Dame tenant son petit enfant, à laquelle on portoit une devotion singuliere.